Histoire du tarot de Marseille : les dates qui comptent
Le tarot naît en Italie au XVe siècle comme un jeu de cartes, et ne porte son nom qu'à partir de 1856.
Publié le 22 septembre 2026
Le tarot naît en Italie du Nord dans la première moitié du XVe siècle, comme un jeu de cartes à atouts — pas comme un outil de divination. Il passe en France après 1499, s'y standardise entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, et ne reçoit le nom de « tarot de Marseille » qu'en 1856.
Un jeu de cartes, d'abord, et pendant trois siècles
C'est le fait que la plupart des pages passent sous silence, et il change tout ce qui suit : pendant environ trois cents ans, personne n'a tiré les cartes avec un tarot. On y jouait.
Les recherches de l'historien Michael Dummett, qui font autorité sur le sujet, situent l'invention du jeu en Italie du Nord au début du XVe siècle. Il s'appelait alors carte da trionfi, les cartes à triomphes : un jeu de levées où une série d'images servait d'atouts par-dessus les quatre couleurs habituelles. Les vingt-deux arcanes majeurs que vous connaissez sont, à l'origine, ces atouts-là.
Cette origine ludique n'enlève rien à la profondeur de la lecture d'aujourd'hui. Elle explique en revanche des détails qui étonnent : pourquoi le jeu compte exactement 78 cartes, pourquoi les mineurs sont des cartes numérotées comme dans n'importe quel jeu, pourquoi certaines lames s'appellent l'Empereur ou le Pape — des figures de hiérarchie, utiles à un jeu d'atouts.
Les dates qui comptent, d'un coup d'œil
| Date | Ce qui se passe | Où |
|---|---|---|
| Début du XVe s. | invention du tarot comme jeu de levées | Italie du Nord |
| 1442-1447 | fabrication du jeu enluminé Visconti-Sforza | Milan |
| 1499 | conquête française de Milan : le tarot passe les Alpes | Milan, Piémont |
| 1639 | plus ancien tarot marseillais conservé, par Philippe Vachier | Marseille |
| v. 1650 à v. 1760 | Noblet, Viéville, Dodal, Conver fixent le modèle | Paris, Lyon, Marseille |
| 1781 | Court de Gébelin invente l'origine égyptienne | Paris |
| 1783-1788 | Etteilla fonde la cartomancie par le tarot | Paris |
| 1856 | l'expression « tarot de Marseille » apparaît | France |
Les plus anciennes cartes conservées, et comment on les date
Les tarots les plus anciens qui nous soient parvenus ne sont pas des cartes imprimées : ce sont des pièces peintes à la main pour des cours princières, dont les célèbres jeux Visconti-Sforza, produits à Milan.
La méthode qui permet de les dater vaut d'être racontée, parce qu'elle est plus fine qu'une signature. Sur les cartes de deniers d'un de ces jeux figurent les deux faces du florin d'or frappé par Filippo Maria Visconti en 1442 et retiré de la circulation à sa mort, en 1447. Le peintre a copié une pièce qui circulait sous ses yeux : le jeu a donc été fabriqué dans cette fenêtre de cinq ans.
Ces jeux-là n'ont rien à voir avec le vôtre. Ils sont enluminés à la feuille d'or, leurs atouts ne sont pas numérotés, et ils coûtaient le prix d'un tableau. Le tarot que nous connaissons est né de l'autre bout de la chaîne : de l'imprimerie populaire.
Le voyage d'Italie en France
En 1499, les armées françaises prennent Milan et le Piémont. Le tarot entre en France dans les bagages de cette conquête, et se met à être fabriqué à Lyon, à Avignon, à Marseille — des villes de cartiers.
Une nuance que les historiens des cartes soulignent et que les pages grand public ignorent : le motif que l'on appelle aujourd'hui « de Marseille » a probablement été mis au point à Milan avant de se fixer en France. C'est au point que l'abréviation TdM est parfois lue « tarot de Milan » aussi bien que « tarot de Marseille ».
Marseille a donné son nom au patron parce qu'elle en a été un grand centre de production, pas parce qu'il y serait né.
1639 : le plus ancien tarot marseillais connu a refait surface en 2023
Voici la trouvaille récente, et elle est spectaculaire.
Jusqu'à il y a peu, les exemplaires connus du patron marseillais dataient pour l'essentiel du XVIIIe siècle. En 2023, un jeu complet — 78 cartes sur 78, format 12,2 × 6,4 cm, gravure sur bois et couleurs au pochoir — a été identifié par l'historien des cartes Thierry Depaulis comme l'œuvre du cartier marseillais Philippe Vachier, daté de 1639. Il a été adjugé 65 000 euros à l'Hôtel Drouot le 31 mars 2023.
Ce que ça déplace : le modèle marseillais était donc déjà stabilisé au milieu du XVIIe siècle, plus tôt qu'on ne le pensait. Et si vous lisez un article qui affirme que « les plus anciens tarots de Marseille datent du XVIIIe siècle », vous savez maintenant qu'il n'a pas été mis à jour depuis 2023.
Noblet, Dodal, Conver : les cartiers qui ont fixé le modèle
Le tarot de Marseille n'a pas d'auteur. C'est un patron artisanal, recopié d'atelier en atelier, chaque graveur reprenant les planches du précédent avec ses propres maladresses et ses propres corrections.
Quatre noms reviennent, parce que leurs jeux ont survécu :
- Jean Noblet, à Paris, vers 1650 — le plus ancien jeu complet du type dit « type 1 », de petit format.
- Jacques Viéville, à Paris également, dans les mêmes années, avec des variantes notables sur plusieurs lames.
- Jean Dodal, à Lyon, entre 1701 et 1715 environ.
- Nicolas Conver, à Marseille, vers 1760 — le jeu qui deviendra la référence, et dont les planches serviront encore au XIXe et au XXe siècle.
C'est un jeu de ce type, ou très proche, qui va tomber entre les mains d'un érudit parisien et changer la destinée du tarot.
1781 : le jour où un pasteur érudit a inventé l'Égypte
Antoine Court de Gébelin, pasteur protestant et franc-maçon, publie en 1781 le huitième volume du Monde primitif, une encyclopédie de l'humanité d'avant les civilisations. Il y consacre un essai au tarot et y voit un livre égyptien rescapé, le fameux « livre de Thot », dont les images auraient traversé les siècles sous couvert de jeu de cartes.
Aucune trace documentaire ne soutient cette thèse. Et il y a mieux, un fait de chronologie qui devrait clore le sujet : quand Court de Gébelin écrit que ces images sont égyptiennes, personne sur terre ne sait lire un hiéroglyphe. Champollion présente son déchiffrement à l'Académie des inscriptions et belles-lettres le 27 septembre 1822 — quarante et un ans plus tard, et trente-huit ans après la mort de Court de Gébelin.
L'origine égyptienne du tarot est donc une intuition d'époque, formulée en pleine mode égyptienne, sans un seul document. Elle continue pourtant d'être répétée sur des centaines de pages — parce qu'un beau récit tient mieux qu'une chronologie, un mécanisme que nous décrivons ailleurs à propos de ce qui rend une croyance solide. Le tarot n'a besoin de personne pour être intéressant : ses images sont européennes, tardo-médiévales, et parfaitement lisibles comme telles.
Etteilla, ou la naissance de la cartomancie par le tarot
Deux ans après Court de Gébelin, un professeur de mathématiques devenu cartomancien sous le nom d'Etteilla publie la première méthode pour lire l'avenir avec un tarot. Il enchaîne les ouvrages entre 1783 et 1786, puis fait graver en 1788 un jeu « rectifié » selon ses propres vues.
Retenez la date, parce qu'elle recadre tout le reste : la lecture divinatoire du tarot a un peu plus de deux siècles, quand le jeu en a près de six. Ceux qui vous vendent une tradition immémoriale se trompent d'objet — ce qui est ancien, c'est le jeu ; ce qui est récent, c'est l'usage qu'on en fait.
Après lui, le XIXe siècle occultiste fait le reste : Éliphas Lévi rattache les vingt-deux lames aux vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu, Papus systématise, et l'ensemble finit par paraître aussi ancien que les cartes elles-mêmes.
1856 : le jeu reçoit enfin le nom qu'on lui connaît
L'expression « tarot de Marseille » n'a rien d'antique. On l'attribue à Romain Merlin, historien des cartes à jouer, qui l'emploie en 1856 pour désigner d'un seul mot une famille de jeux très proches fabriqués à Marseille — et ailleurs. Éliphas Lévi, Gérard Encausse et Paul Marteau la reprennent, et l'usage s'installe.
Faites le calcul : le jeu de Vachier a plus de deux siècles quand son nom apparaît. C'est le genre de décalage qui devrait rendre prudent devant toute page qui parle du « tarot de Marseille traditionnel » comme d'un objet stable depuis toujours.
Grimaud, Camoin : les deux éditions qui ont façonné votre jeu
Deux publications du XXe siècle expliquent à quoi ressemble le jeu que vous avez probablement acheté.
En 1930, Paul Marteau publie chez Grimaud un Ancien Tarot de Marseille tiré des planches héritées de la lignée Conver, et le commente en 1949 dans un livre qui fera école. Cette édition a été diffusée si largement en France qu'elle est devenue, pour plusieurs générations, le tarot de Marseille — au point que ses choix de couleurs passent souvent pour la tradition elle-même. Nous détaillons ce piège dans les couleurs et les nombres des lames.
À la fin des années 1990, Philippe Camoin, descendant de la maison marseillaise qui avait repris les planches de Conver, et le cinéaste Alejandro Jodorowsky publient une restauration du jeu, imprimée en onze couleurs. Les sources donnent 1997 chez l'éditeur et 1998 dans les notices encyclopédiques ; nous n'avons pas tranché.
Cette restauration est une reconstitution assumée, pas un fac-similé : ses auteurs ont ajouté des détails qu'ils estimaient perdus. On peut la préférer ou la refuser, à condition de savoir ce qu'on tient — encore une fois.
Ce que cette histoire change à votre façon de lire
Un jeu de société italien, recopié pendant trois siècles par des artisans, relu à la fin du XVIIIe siècle par un érudit qui se trompait, puis rendu divinatoire par un cartomancien parisien. Écrit comme ça, ça peut décevoir.
Nous pensons l'inverse, et c'est notre position. Un tarot dont on connaît l'histoire réelle se lit mieux qu'un tarot enveloppé de mystère : on cesse d'attendre de lui une autorité surnaturelle, on regarde ce qu'il est vraiment — un jeu d'images stables, cohérentes, dans lesquelles une lectrice expérimentée sait faire circuler une question. Aucune de ces images ne prédit rien à elle seule, et personne, chez UniversVoyance, ne vous promettra le contraire.
Si vous voulez maintenant choisir un jeu en connaissance de cause, notre comparaison Marseille / Rider-Waite part de cette même histoire, et tarot ou oracle élargit la question aux jeux à structure libre. Et si votre question est plus pressante que votre curiosité, une tarologue disponible lit en direct, par chat, appel audio ou visio.
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